Génèse

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Génèse

Message  Yob le Lun 8 Déc - 23:04

LES YEUX DU DEMON



GENESE



1.


« Andreas ! » fit une voix fatiguée.

L'interpellé se tourna en direction de la grange. Le soleil déclinait, signe que la journée de labeur se terminait enfin. A l'horizon, un ciel pamplemousse teintait le paysage d'un orange sanguin. Andreas ramena ses longs cheveux bruns en arrière et les attacha à l'aide d'un bout de ficelle. La sueur s'était accumulée sur son front, ses bras et sa poitrine. Il était bien bâti quoiqu'un peu maigre. De ses mains fines, il frotta les muscles endoloris.

La ferme était modeste. Une grange, une petite étable où se reposaient veaux, vaches, cochons. Un hectare de champs fournissait le blé, le foin et un carré potager les légumes pour le repas du soir. La vie était rude, le travail ininterrompu mais Andreas n'en avait guère connue d'autres. Limité dans ses aspirations, il n'exigeait rien. Ni malheureux, ni enthousiaste, il voguait au jour le jour, dormant comme une souche, épuisé par l'effort, vagabondant parmi les étoiles quand les nuages le permettaient. S'il y avait un ailleurs, Andreas ne le connaissait pas. Il n'en avait pas besoin même s'il pensait parfois que seule l'ignorance l'écartait de chemins plus exaltants. Cela dit, jamais il n'avait été homme à rechercher l'aventure, pas plus qu'il n'avait été un enfant turbulent. En permanence la réflexion se lisait sur ses traits, procédant par analyse et alliant le silence à l'observation. Cette nature coûtait en amitié. Beaucoup de gamins se livraient à des jeux qu'il jugeait idiots et eux, en réponse, jugeaient Andreas ennuyeux. Les torts étaient souvent partagés. Andreas entretenait son atypisme. Les enfants manquaient de maturité. Benjamin et Denis tenaient donc une place à part.

Benjamin était un solide gaillard au visage rond, une force tranquille pleine de gentillesse, très prévenant envers ses amis et redoutable auprès de ses ennemis. Il habitait une ferme voisine, non loin du moulin, situé à mi-chemin du village. Andreas ne se lassait pas de leurs discussions qui se poursuivaient jusque tard dans la nuit, assis contre une meule à deviser de la pluie et du beau temps, de leurs techniques de travail respectives, des rares nouvelles du pays parvenant à leurs oreilles et, bien sûr, de la beauté des filles de la région. Benjamin se targuait d'aborder les voyageuses de bonne famille, se prêtait des manières de séducteur. Il aimait en réalité Suzanne, la soeur de Denis. Ses vantardises avaient essentiellement pour but d'amuser la galerie car, Andreas le savait, Benjamin n'avait nul besoin de combler par les mots une quelconque faiblesse de caractère.

Denis était plus râblé mais pas plus fragile. Ses parents avaient un commerce de tissu au village. Son père était négociant et sa mère couturière. Il fréquentait une bourgeoisie modeste qui, fort heureusement, n'avait en aucun cas altérée sa franchise et sa générosité. Il se distinguait de Benjamin par un humour mordant, limite vexatoire, ainsi qu'une propension subite aux coups de gueule. Une tendance lunatique particulièrement active au contact d'Andreas dont la placidité exacerbait les piques ou la susceptibilité de Denis. Ils se nourrissaient l'un de l'autre par la confrontation de leur personnalité, le premier puisant une énergie intarissable chez le second tandis que le second prenait plaisir à se libérer dans l'enceinte stable et rassurante du premier.

« Andreas !! » répéta plus fort la même voix fatiguée. Celle de son père qui s'impatientait dans la grange. La journée était pratiquement terminée et ce serait les yeux plissés que les deux hommes achèveraient les tâches quotidiennes.
« Encore à rêvasser... » grommela le paternel. Il n'appréciait guère l'indolence de son fils, lui que la bonne marche de la ferme tenait à coeur, au point qu'il ne pouvait exister d'autres préoccupations, le labeur constituant la valeur primordiale de tout honnête homme. Une belle maxime qui, peut-être, traduisait une aversion pour la fainéantise voire le refus d'être le seul à endosser l'entière responsabilité des travaux. Qu'Andreas donne de sa personne n'y changeait rien. Les remarques continuaient. Le garçon avait appris à considérer cela comme une soupape, un moyen de relâcher la pression qu'avait François, son père. François Baumont n'en était pas moins un brave paysan, un homme de la terre amoureux de ce qu'il faisait et jamais à court d'efforts pour le bien de ses proches. Sa conception de l'éducation et du rôle de père était quelque peu unilatérale. Il avait abandonné les confidences à sa femme, la part des rapports intimes. Andreas regrettait cette décision. Depuis que sa mère était morte, emportée par la grippe, François n'avait pas dévié d'un iota. Aucun rapprochement n'avait eu lieu. C'était trop tard à présent. Andreas ne savait comment s'y prendre et l'idée avait fini par le fuir. Les rapports avec son père se bornaient essentiellement aux consignes, ordres et question techniques. Lorsque l'un d'eux parvenait à avouer une faiblesse, un état d'âme, parfois un souvenir précieux, il s'ensuivait un silence qui n'engageait à rien. Andreas avait surpris son père en train de pleurer. Cela n'était arrivé qu'en une occasion. Alors le fils avait gardé cette image et en recouvrait la figure autoritaire lorsque celle-ci lui pesait. Il réussissait ainsi à se prémunir contre son père et à mieux le comprendre.

Le fils unique posa l'outil fatigué sur son épaule, bras en appui sur le manche de bois. Sur une ultime remontrance, il avait terminé le travail et ressentait à présent le contrecoup de ses efforts. Andreas était épuisé. Il chassa cependant l'envie de dormir et se dirigea vers la grange où tous les outils devaient encore être rangés. François l'avait bâti avec l'aide de plusieurs amis. Une construction très simple dont la solidité témoignait du sérieux des ouvriers. Quelques rénovations étaient nécessaires. Des planches jouaient. L'humidité gâtait les objets et les récoltes entreposées. L'appenti commençait à accuser le poids des ans. François n'avait cependant plus l'énergie requise pour procéder aux réparations. Quant à Andreas, il montrait peu d'entrain. Son avenir ne se situait pas à la ferme. Que ce soit dans son attitude ou dans sa relation père-fils, un compromis semblait prévaloir, une entraide temporaire pour deux hommes aspirant au calme. L'esprit du garçon voguait déjà loin des maigres arpents de terre et du village voisin. Il voulait plus. Malgré le flou relatif de ses désirs, Andreas savait qu'il partirait un jour vers des lieux animés où le monde évoluait, se renouvellait sans cesse au gré des excentricités mondaines. Non qu'Andreas aimait à se montrer. C'était une personne discrète, loin des agitations, réfléchie et l'expression sévère. Il chérissait toutefois le bouillonnement créatif. Or le village et la ferme ruminaient un mode de vie si profondément établi qu'aucune force divine n'aurait pu l'ébranler. L'ennui y devenait insupportable...

La flamme de la bougie vacilla sous l'effet du vent. La porte de la grande avait été ouverte. Benjamin se tenait sur le seuil, prêt à discuter. Un de ces échanges à ciel ouvert dont les deux garçons raffolaient. Andreas serra son ami contre sa poitrine. Cela faisait plusieurs jours qu'ils ne s'étaient vus. Le solide gaillard avait certainement des choses à raconter. Sa mine ravie le confirma.

« Viens, j'ai une grande nouvelle à t'annoncer ! » dit Benjamin en faisant signe à Andreas de le suivre.

Dehors, une pluie fine s'était mise à tomber. Conséquence des nuages, les étoiles ne seraient pas visible cette nuit. Les garçons s'installèrent sous l'auvent, affalés dans deux vieux fauteuils d'osier qui grincèrent aussitôt. Andreas sentit la fraîcheur de l'air et ferma les yeux, concentrés sur le doux chuintement des gouttes. Il s'était plus d'une fois endormi ainsi. Benjamin prit la parole :

« Comment s'est passé ta journée ? » demanda-t-il.
« Comme d'habitude, soupira Andreas. L'aube. Les champs. Le crépuscule »

Benjamin ricana.

« Et la tienne ? »
« Plus ou moins la même chose. Excepté que je n'ai pas arrêté de réfléchir. Depuis le début de la semaine, j'ai tourné et retourné la question et j'ai finalement pris ma décision ».
« Alors c'est pour ça que tu es venu aujourd'hui, réalisa Andreas avec un petit sourire. Je crois deviner de quoi il s'agit ».

L'un et l'autre devinrent soudain silencieux, respectueux de l'instant, conscients qu'une fois les mots prononcés leur vie ne serait plus la même. Ils avaient grandi. De jeunes hommes étaient assis. De jeunes hommes en passe d'affirmer leur existence d'adulte. Benjamin débordait d'enthousiasme.

« Je vais le faire, Andreas ! Demain je demande la main de Suzanne ! »

Un frisson parcourut l'échine de Baumont. Oh, il était heureux bien sûr. Mais l'annonce avait un goût amer d'irréversible. Le point non-retour était là, parfaitement distinct, qui annonçait la fin des jeux, la fin de l'insouciance... le départ prochain. Tout ceci percuta Andreas. Il n'avait pas répondu et son ami guettait une réaction. Trop vite. La compréhension fut douloureuse. La vie basculait trop rapidement. Andreas répondit d'une voix basse :

« C'est fantastique, Ben. Je suis persuadé que Suzanne acceptera. Ca ne fait aucun doute. Vous ferez un très beau couple »
« Oui. Mais tu aurais dû être le premier, s'excusa le futur marié. Tu le serais si seulement... »
« Ne parlons pas de cette histoire ! »

Benjamin avait encore la bouche ouverte, les yeux ronds. Andreas avait brusquement haussé la voix, aggressif d'instinct. Il eut un air peiné.

« Je suis désolé, je ne voulais pas crier. Le souvenir est trop douloureux, tu comprends... les images... me font mal »
« Un an maintenant. Et c'est comme si rien n'avait bougé, murmura Ben les bras autour des genoux. Rien du tout »

Automatiquement, il ajouta :

« Tu veux te venger ? »

Andreas haussa les épaules. Sa rage était palpable, latente sous un masque d'impassibilité. Les sentiments extrêmes avait été refoulés, certes, mais certainement pas vaincus. L'esprit et le corps battaient au rythme d'une douleur qui ne disparaîtrait peut-être jamais. Ou du moins pas avant longtemps. Lorsqu'elle affleurait, Benjamin ne reconnaissait plus son camarade de longue date. La discrétion bienveillante devenait une forte pulsion de destruction. Ceci entraînait une profonde dychotomie au sein de laquelle cohabitait la bonté et le meurtre. Benjamin frissonna. Il changea de sujet :

« Quel témoin pour la fête ? Denis ou toi ? »
« Tu prends des risques si tu choisis Denis » Andreas éclata de rire. « Pour la fin des moissons, il a été à deux doigts de mettre le feu aux récoltes ! »
« Ah oui, bon sang, j'avais oublié ! Tu fais bien de me prévenir ! Il serait fichu de perdre les alliances ! » couina Benjamin en se frappant les cuisses. Emporté par l'euphorie, il décida d'ignorer le risque et, une fois de plus, d'aborder le sujet : « Elle aurait été heureuse si elle avait été là ».
« Je t'ai demandé de ne plus parler de ça... » fit Andreas, lèvres blanches.
« Elle aimait bien Denis. C'est probablement la seule qui parvenait à le canaliser. En-dehors de sa future femme bien sîr ».
« Tais-toi... »
« Le mariage lui aurait donné des idées »
« La ferme ! » hurla Andreas.

Sous l'effet de la rage, le fauteuil d'osier était parti s'écraser dans le champ. La nuit était devenue silencieuse. Une lueur de bougie apparut à la fenêtre et entama une marche vacillante. François se tint dans l'embrasure de la porte, le visage sévère, les yeux cherchant son fils. Mais ce dernier avait déjà filé on-ne-sait-où, emporté par la l'élan de sa colère. François ramassa la chaise puis la reposa à sa place légitime. Le père se tourna vers Benjamin quia ffichait un air triste et coupable.

« Il n'a toujours pas encaissé »

Ce n'était pas une question. Benjamin préféra ne rien dire. Juste avant de retourner se coucher, François ajouta : « C'est un lâche ».

Le lendemain se déroula sans incident. Andreas se montra plus taciturne qu'à l'accoutumée mais son père s'en contenta. Cette histoire rongeait un fils que trop de pensées enlisaient seconde après seconde. François manquait d'idées et de coeur. Les mots n'étaient pas sont fort et il demeurait convaincu que son rôle n'était pas d'intervenir, que rudoyer Andreas ne mènerait à rien. Ce jeune imbécile mettait tant de temps à se relever...

La chaleur était écrasante. Le travail fut rude. Andreas coupait les blés, couvert de sueur. Ses gestes hargneux exorcisaient l'injustice des souvenirs. Il était blanc comme sa mère, d'apparence chétive et plein de force nerveuse. La faux s'abbattait avec précision. Il aurait été facile de croire que l'énergie meurtrière qui se dégageait des mouvements de l'instrument proveniat des séquelles du drame. Pourtant, cette énergie, Andreas l'avait toujours eu. Depuis sa naissance. Et un sinistre instinct murmurait à François que cette énergie ne le quitterait jamais.
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