Les Yeux du Démon - III

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Les Yeux du Démon - III

Message  Yob le Mer 28 Mai - 16:50

LES YEUX DU DEMON – PARTIE III



GEHENNE



1. DIMITRI

Le vampire prit une cigarette du paquet posé à côté de lui, sur le parapet où il était assis. Le parc du centre-ville dormait paisiblement. Seuls quelques oiseaux lançaient de temps à autre une trille qui brisait le silence. Un chapeau de feutre mou ornait le crâne chauve du vampire. Il sortit le briquet argenté de la poche de sa veste, alluma la cigarette puis la porta à ses lèvres encadrées par un bouc bien taillé. Isolé, comme rejeté du monde, le personnage aspira et expira une fumée grise imprécise que la nuit absorbait rapidement. Le fait de fumer n'apportait pas grand-chose. Ni goût, ni dépendance. Les poumons n'étaient plus qu'un élément de décor dans un organisme altéré par les siècles. La nicotine n'avait aucune influence sur eux. Pourtant, il se plaisait à adopter cette habitude très humaine. Elle faisait partie de son jeu. De son image. Il tira une bouffée tandis que ses yeux bruns perçants scrutaient les frondaisons. Il y voyait distinctement un nid d'oiseau. Un petit abri construit à coup d'allers et de retours, le bec chargé de brindilles, de ficelles, bouts de tissus soigneusement entassés afin de répéter un schéma génétique gravé dans le marbre. Les êtres vivants répétaient tous ces schémas-là. La conscience n'était qu'une option. Si l'oiseau se trouvait doté de réflexion, cesserait-il de construire son nid ? Bien sûr que non. Même après des millénaires, même affranchi de la plupart des limitations physiques inhérente à son espèce, l'homme était toujours la proie des schémas. Les vampires n'échappaient pas à la règle. En tant qu'Ancien, Dimitri avait accédé à un stade où la la liberté prenait vraiment son sens. Grâce à cette soif d'action, de mouvement, il avait échappé au sommeil. Pas de retraite sous terre pour le fils des Balkans. Rien que l'envie sans cesse renouvelée de mettre ses capacités à profit.

La cigarette s'écrasa sur les dalles qui composaient les chemins serpentant à travers le parc. Un dernier filet de fumée s'échappa de sa bouche ouverte. Du talon, il écrasa le mégot avant de s'avancer sous les arbres. Dieu que l'endroit était calme ! Si décevant. N'y aurait-il d'humain assez fou pour le défier par cette nuit sans lune ? Le sang bouillait avec une incroyable constance. Dimitri ne serait jamais rassasié. Raison pour laquelle il arpentait le globe, à l'affût, depuis des temps immémoriaux. La force des Anciens n'était pas tant la quasi invincibilité acquise au fil des éons que la solidité mentale absolue permettant de résister à l'érosion du sablier. La puissance faisait récompense.

Une autre cigarette ne tarda pas à orner son bec, le mouvement assuré du briquet faisant jaillir la flamme qui entama la combustion. Combustion... comme celle de ses yeux. Un souvenir remonta à la surface. « Qu'avait-elle dit cette pimbêche ? » s'interrogea Dimitri, se fendant d'un terme désuet en totale contradiction avec sa brutalité. Un coquetterie absurde qui appuyait davantage sa folie : il use de la folie comme d'un outil. Son regard est celui d'un dément et son esprit celui d'un assassin méthodique. Le feu et le froid, l'extrême en tout point. Voilà ce qu'elle avait dit. C'était quoi son nom déjà ? Dimitri ôta la cigarette de sa bouche pour cracher une salive sanguine. Saloperie de petite catin blonde !

« T'aimes bien faire la maligne avec tes grands airs, hein ? » siffla-t-il entre ses dents sans se départir d'un grand sourire. Le rictus d'un chien des enfers.

Svetlana la zêlée... canon de beauté russe à la peau de perle. Une femme perpétuellement sur le qui-vive, se défiant de quiconque, qui l'énervait au plus haut point. Elle le haïssait. Tant mieux. Cela le fortifiait. Dimitri ricana. Le retour du Père avait changé bien des choses. Les Anciens seraient amenés à s'allier pour survivre. Ce qui signifiait une désagréable compagnie. Aucun parmi eux, probablement, n'avait jamais accepté le comportement hyper-violent de Dimitri. Qu'ils pourrissent donc en terre !

A cet instant, un groupe de jeunes voyous déboucha de l'allée principale du parc. Quatre garçons d'une vingtaine d'années, imbus d'eux-mêmes, grimés selon les codes gangsta. Ils roulaient des mécaniques, élevaient la voix intentionnellement comme si le monde leur appartenait, s'invectivaient pour le plaisir d'étrenner en permanence leur virilité. Lorsqu'ils croisèrent un homme isolé, l'occasion se révéla parfaite. Le plus à droite fit sauter le chapeau d'une pichenette, laissant libre le crâne chauve du passant. Le couvre-chef tomba puis roula à terre. Il gisait sur les dalles. Le passant s'était arrêté et continuait de tirer sur sa cigarette, plongé dans une sorte de réflexion qui l'invitait éventuellement à faire demi-tour. La perte du chapeau ne semblait pas l'avoir dérangé. Finalement, il se baissa, ramassa ce dernier et s'en recoiffa.

Mais le groupe ne s'en laissa pas conter. Comprenant que la provocation avait échoué, le premier perturbateur s'approcha à grands pas du passant. A peine le garçon avait-il tendu le bras dans l'espoir d'accrocher l'épaule que sa « victime » fit volte-face et lui écrasa son mégot dans l'oeil. Le garçon hurla, cornée et rétine détruites. Ses compagnons volèrent à son secours. Canines dehors et yeux fous, le vampire déclara :

« Dimitri n'en demandait pas tant »

Le deuxième corps fut décapité d'un coup de poing. Il s'écroula au milieu d'un geyser de sang, figeant les deux autres. Le troisième eut les côtes enfoncées et mourut d'une perforation pulmonaire ainsi que d'une grave hémorragie interne. Le quatrième termina plaqué au sol. Il pleurait et gémissait.

« Pour l'amour de dieu, ayez pitié ! » bafouillait le dernier garçon, pris d'une terreur sans nom.
« Amour et dieu... tu viens de dire deux conneries dans la même phrase » le reprit Dimitri.

Le vampire appuya sur le cou qui rompit aussi sec.

Je suis un chien fou et j'ai bouffé mon maître. La civilisation est une parure que je porte pour donner l'illusion que mes actes ont une explication rationnelle et qu'ils ne sont pas le fruit de désirs libres de toutes chaînes. L'humain a besoin de nommer. Il a besoin de poser son empreinte sur le monde qui l'entoure sans quoi il se sent perdu, ballotté par le temps et l'espace, massacré par l'absurde. Je suis cet absurde. La pensée qui n'a aucune justification. Et je suis dangereux car ma pensée se fait acte aussi facilement qu'elle naît. Rien ne la dévie. Rien ne la dirige. Rien ne l'arrête. Créer puis détruire. Détruire puis créer. Sans schéma préconçu. J'ai tué ces garçons pour une simple évidence : j'en avais envie. Le sang appelait le sang. Je l'aurais fait même s'ils m'avaient ignoré. C'est l'annihilation ultime de la conscience extérieure. Les quatres mortels n'avaient aucune échappatoire. La scène pourrait se répéter mille fois de mille manières différentes, cela aboutirait toujours au même résultat. Je suis l'échec de l'anarchisme. La tache aveugle. Je réfute le pouvoir mais le rend nécessaire.

Dimitri leva les bras au ciel comme un orateur acclamé et s'écria :

« Non, Caïn ! Je ne veux ni tes promesses, ni tes garanties ! Plutôt mourir que de me soumettre à tes rêves de grandeur ! »

Les arbres bruissaient. La voix du génie lui annonçait qu'il serait exaucé et qu'il était trop tard pour reformuler le voeu.
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Re: Les Yeux du Démon - III

Message  Yob le Jeu 5 Juin - 19:44

2. SVETLANA


Les rues de Saint-Petersbourg était pleine d'une foule éparse. Une myriade d'humains plongés au coeur de vies insipides sans avenir autre que la perpétuelle recherche du leg de leurs gênes. Coûte que coûte, survivre était la clé qui faisait se mouvoir les peuples. Hors de ce flot, hors du temps, les vampires voguaient sur une mer de nuages morts, fiers d'altitude, fiers d'attitude et l'oeil désespérément rivé aux lumières d'en bas. L'Histoire pousse les hommes et les femmes. Elle est jonchée de vaines tentatives d'en stopper l'écoulement. Les rues de Saint-Petersbourg en symbolisaient le mouvement. Tant d'agneaux de Dieu ici et tant d'autres à la disposition des enfants de Caïn. Le coeur, le sang, la circulation... l'expression même de la vie en marche.

Svetlana resserra les pans de son manteau de fourrure noir, léchant ses lèvres minces couleur crème. Le goût ferreux si délicieux persistait. Son palais était imprégné de désir. La soif était irrésistible que les chutes cinglantes de neige ne parvenaient à diminuer. En sa qualité d'Ancien, la jeune femme n'était plus assujettie au besoin primaire de son organisme. Cependant, chasser et boire demeurait un plaisir à nul autre pareil. Elle se dirigea vers un bar quelconque dont l'ambiance chaleureuse s'emparait du trottoir où elle se tenait. Soudain, elle se retourna.

Frappée par une décharge.

Le corps tremblant, Svetlana regardait dans le vague grisâtre du rideau de neige tourbillonnant. Là, image mouvante et indistincte, une figure sévère apparut. Le visage d'un être quasi-divin fort d'une éternité d'existence la brûlait des yeux. Elle le voyait. Elle savait qu'elle était probablement la seule à en être capable. Tous les Dix connaissaient cette figure. Comment aurait-il pu en être autrement ? Qui pour oublier le Père ? Qui pour oublier Caïn ?

Un élan de peur sourde la traversa et, prise de rage, la femme émis un sifflement qui exhiba ses canines effilées. Caïn se rappelait à ses enfants. L'heure du jugement planait au-dessus des têtes. Svetlana cracha en direction du visage qui s'effaça. On la prit pour une folle mais les mortels se gardèrent d'intervenir. Tout juste lui adressèrent-ils une attention craintive. Un bourrasque manqua de peu arracher la chapka qui coiffait ses longs cheveux blonds. Elle continua d'observer le rideau de neige, n'osant pas tourner le dos. Le Père riait. A moins que ce ne fût le mugissement du vent. Finalement, Svetlana s'arracha à cette contemplation macabre pour gagner le bar. Une gorge. Une gorge pour calmer mon esprit, pensa-t-elle.

Portée par le vacarme, les piliers de comptoir s'égosillaient en exploits improbables ou en commentaire sur les derniers résultats sportifs. La salle était grande. Amateurs de grandes étreintes et alcooliques solitaires y trouvaient le bonheur d'un verre bien rempli. Une odeur très particulière flatta les narines de la vampire. Une odeur riche en pensées, une odeur de malt, de seigle, une odeur tantôt piquante, tantôt suave, l'odeur d'une jeune transpiration, l'odeur d'un parfum de violette niché au creux du cou, l'odeur âcre d'un sans-logis, l'odeur puissante d'un homme lourdement bâti et celle fragile d'une compagne aux lèvres carmins, l'odeur salée de la Mer Baltique, l'odeur de gasoil des bateaux amarrés dans le golfe de Finlande. Svetlana se posta sur le seuil, sens à l'abandon. Elle dérivait au hasard des fragrances, excitée par l'abondance de la chair. Un client se coupa par maladresse. L'odeur-reine du sang monta à contre-courant comme un mascaret et l'immortelle, aussi réceptive qu'une jeune fille sous les caresses de son partenaire, fut saisie d'extase. De plaisir envisageable, la soif était devenue une pulsion absolue qu'elle réclamait à présent de tout son être. Zigzaguant entre les tables, dévorée des yeux, l'Ancienne se déplaça avec grâce. Quelle victime ? De qui, de quoi allait-elle se repaître ce soir ? Chercher fut un plaisir en soi.

Elle jeta son dévolu sur une femme d'affaire d'âge mûr dont l'expression apathique laissait entendre que les heures de gloire étaient loin en arrière et qu'elle noyait dans l'alcool la mélancolie de ses talents et de son charisme perdu. Svetlana fut charmée par cette détresse. La pitié eut l'effet d'un excitant.

Engager la conversation s'avéra facile. Les humains avaient besoin de parler, l'astuce consistait à le leur faire comprendre. Tandis que la victime vidait innocemment le sac de ses névroses, l'immortelle songea avec délice : « Pauvre créature. Tu ne souffriras pas. Je n'ai pas envie de voir davantage de larmes couler sur tes joues de pêche. Je vais t'offrir un baiser. Celui dont tu as rêvé ta vie entière sans le connaître. Celui qui t'apportera le merveilleux sentiment d'être à nouveau aimée »

Quand Irina (car c'était son prénom) voulut rentrer, Svetlana l'aida à marcher en qualité de meilleure amie. Elles gagnèrent l'appartement. Un grand loft où les éléments de décoration avaient joué un rôle évident avant que la déchéance ne les pousse vers les bras vorace d'un huissier. Il ne restait qu'un espace nu, angoissant, propice aux déambulations insomniaques. « Je ne veux plus y tourner en rond ! » avait pleurniché Irina. Les longues mains froides de la vampire choyaient les boucles brunes.L'humaine était allongée sur le canapé blanc, recroquevillée en position foetale, la tête posée sur les cuisses de Svetlana. Seuls comptaient la proximité et le silence.

« Je peux t'aider » déclara brusquement la diaphane russe encore coiffée de sa chapka qu'elle se décida, au bout d'une minute ou deux, à ôter.
« Comment ? »

Question double. L'incertitude et l'envie de savoir. Qu'as-tu dit ? En es-tu réellement capable ? Comme si elle lisait dans les pensées, Svetlana répondit :

« C'est en mon pouvoir. Rien qu'un peu de magie. Un tour de passe-passe. Cela fonctionne selon le même principe que l'hypnose. Tu fermes les yeux, tu t'endors et le coeur s'apaise. C'est tout. Tu n'as qu'à fermer les yeux »

Irina obéit. Elle sentit les longues mains lui dégager le cou. Douces. Elle n'était pas lesbienne, concevant un brin de honte à ces caresses. Pourtant, ce fut trop agréable pour songer à mal. Quel pêché y avait-il à trouver le réconfort ? Irina oubliait ses tourments. Elle n'était plus seule. Elle était heureuse dans les bras de cette autre femme et qu'importe que ce ne fût pas un homme.

Les dents mordirent la chair. Irina poussa un unique gémissement. Son regard se voila. L'extase !

« Je suis ici » fit la voix de Caïn.

Svetlana jeta le cadavre au sol et se releva d'un coup. Les lèvres tachées de sang, l'immortelle prit les cheveux bruns puis souleva le crâne de la victime. Bel et bien morte. L'écho du Père persistait. Ses mots traînaient telles les vibrations métalliques d'un gong. Tout avait été gâché. La soif, le plaisir, l'extase... envolés. La chétive Irina n'était qu'un corps froid sur une moquette délavée et l'exquise sensualité de la chasse une basse besogne dégoûtante.

Furieuse, Svetlana arracha la porte d'entrée en voulant l'ouvrir, descendit les escaliers quatre à quatre et s'évanouit dans les rues de la ville.
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Re: Les Yeux du Démon - III

Message  Yob le Lun 30 Juin - 20:18

3. ANTOINE :



Antoine ajusta son gilet sans manche, tira délicatement sur le col et en ferma les boutons. Dessous, une chemise noire soigneusement repassée. Dessus, une veste de costume anthracite impeccable. Nul besoin de miroir. Chaque geste était connu, gravé dans le marbre de l'habitude. Le vampire pluri-millénaire avait l'apparence pleine d'ironie d'un homme de Dieu. Sa manière de défier sa propre existence en laissant la flamme sacrée lui lécher les doigts. Au départ, vivre dans le secret des églises ainsi que de singer des émissaires divins avait procuré à Antoine un délicieux frisson, la joie coupable de braver l'interdit et d'en ressortir indemne. Au fur et à mesure, l'excitation était retombée. L'enfant de la Nuit avait fini par comprendre que Dieu, s'il existait, ne portait aucun intérêt à une créature telle que lui et qu'il était probable qu'il n'en portât pas davantage à Caïn. La croix du christ empoignée à pleine main ne l'avait pas brûlé. Les bâtiments saints ne l'opprimaient d'aucune manière. Il les trouvait même beaux. C'était la raison pour laquelle Antoine avait fait de Notre-Dame son refuge privilégié, son havre de paix d'où il règnait sur Paris la ville-lumière. Encore un interdit. La lumière. La plus fascinante et la plus mortelle qui soit. Le prêtre observa ses mains éternellement jeunes : exposées au soleil, elles brunissaient et se racornissaient. Son âge le prévenait de la mort. Le jour ne pouvait le tuer. Néanmoins, les rayons causaient une souffrance indescriptible, presque purificatrice tant elle était au-delà de toutes les expériences ordinaires.

Antoine baissa la tête. Il se reconcentrait, rassemblait ses pensées éparses pour retrouver un maximum d'efficacité et de contrôle. Dans son dos, une femme aux cheveux blonds courts, les yeux couleurs saphir le dévorait. Une vampire elle aussi. Terriblement moins âgée. Presque un nourrisson. Ces mains surgie de la nuit des temps donnaient la mort si aisément... Antoine, bien que propre sur soi, était éminemment dangereux. Mais la spectatrice n'éprouvait pas la peur. Son attitude montrait au contraire qu'elle recherchait sa compagnie.

« Tu t'appelles Claire, si je ne m'abuse » fit-il d'un ton résolument neutre.
« Exact, répondit la caïnite. Et tu es Antoine ».

Il ne put s'empêcher de soulever les épaules, pris d'amusement. Cette femme lui plaisait. Son absence de déférence pompeuse était un baume. Elle avait une sincérité et une franchise doublées d'une force de caractère digne d'éloge. Il la jugea prompte à la colère. Car le saphir de ses yeux indiquait une lame de glace si froide qu'elle chauffait à blanc. Il devina également son manque de tolérance face à la déception. Emportée, volontaire, susceptible... rancunière ? Non, Claire ne gardait pas rancoeur d'une faute très longtemps. Aimer et condamner. Pourtant elle conservait le détachement et la frivolité de son espèce. Ce qui devait se traduire par la capacité d'abandonner en cas de besoin. Une perle rare.

Ainsi s'étaient-ils rencontrés, au hasard d'un fabuleux trait d'audace. Antoine se souvenait de la complicité naissante, du plaisir partagé, des longues discussions lors desquelles Claire aimait à connaître le passé de son nouvel amant. Elle en avait entendu plus que quiconque. Sans raison particulière, une des questions refit surface :

« Tu remontes aux origines de l'humain, à des époques où nous ne ressemblions pas encore à ce que nous sommes. Comment se fait-il que ta morphologie soit celle de l'homme moderne ? »
« Très simple Claire, avait-il commencé. Grâce au vecteur génétique du sang. D'innombrables années sont nécessaires à l'évolution. C'est immense. Faramineux. Dix d'entre nous ont vécu assez pour en témoigner. Imagines-tu ce que représente le simple gain de quelques centimètres de diamètre de boîte crânienne ? Une averse de générations. Lentement, j'ai appris à tirer le meilleur parti des gênes de mes victimes pour m'adapter. Il suffit ensuite de se nourrir parmi les peuples voulu pour s'emparer de leurs caractéristiques héréditaires. Misoki par exemple, n'est évidemment pas née japonaise. Elle l'est devenue. Ce n'est au fond pas si éloigné de l'évolution naturelle sauf que nous pouvons changer à loisir. A ceci près que nous avons besoin de bases stables ».

Son explication terminée, Antoine avait connu sa plus grande stupéfaction lorsque Claire s'était tiré la paupière inférieure droite du bout du doigt en répliquant :

« Mon oeil... »

Il tenait là un souvenir inestimable. Jamais il ne s'était lassé de cette image, de ces mots, de cette expression de pure circonspection. Il aimait Claire pour cela. Mais elle était morte à présent, emportée par le Père et ne se tiendrait plus dans son dos à le dévorer des yeux. Saphirs éteints, sang sec, le vide emplissait la cathédrale. Les pierres n'exprimaient rien.

Antoine se releva, l'esprit obscurci par l'effort d'archéologie mémoriel. La « forêt », nom donné aux innombrables poutres et solives composant la charpente de Notre-Dame, déployait ses mailles partout autour de lui. Il faisait face à la rosace. Une belle lumière lunaire éclairait la passerelle aménagée. Le réseau de bois datait de 1220 et certains des arbres utilisés pour sa confection étaient sortis de terre dans le courant du VIIIe siècle. Antoine le savait. Il les avait vus pousser et se faire abattre comme il avait assisté à la totalité des travaux. Un festival de vieilleries. Il était temps de réunir les Dix. Antoine n'avait que trop tardé avec pour résultat la perte d'âmes précieuses, Claire la première. Où se terraient Dimitri, Svetlana, Misoki, Julianne, Camille, Turesh, Miguel et Lethe ? Le prêtre pouvait d'ores et déjà compter sur la présence d'Ehrzin qui, seul, ne suffirait pas. Les évènements s'étaient accélérés si soudainement. Le rapport au temps des Anciens se basait sur une lenteur quasi végétative. Après tant de millénaires, les prises de décision ralentissaient et se rapprochaient dangereusement du point mort. Assister sans agir... le Père connaissait bien ses ouailles, leur damant le pion dans les derniers instants. Antoine se couvrit la bouche de ses doigts.

« Navré, ma douce. Tu es morte de mon manque d'initiative. Je regrette. Sincèrement, je regrette ».

La réponse lui vint d'outre-tombe, une persistance rétinienne doublée d'une voix reconstruite d'après souvenir. Il vit Claire réitérer le geste familier. Paupière tirée, elle lui disait :

« Mon oeil. Tu ne regrettes rien. Tu es trop fier pour cela. Arrête de te payer ma tête ! »

Elle avait raison. L'Ancien regrettait l'absence mais pas les actes. Antoine en avait trop vu pour s'émouvoir d'une disparition, fût-ce celle de son aimée. Le cours des choses ne pouvait être stoppé. A quoi bon verser des larmes pour ce qui ne sera jamais rétabli ?

« Mais tu me manques, Claire. Parfois ».

Et c'était déjà tant.
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Re: Les Yeux du Démon - III

Message  Yob le Sam 5 Juil - 20:46

4. MISOKI


Perchée sur une rambarde de fer bloquant l'accès de la rue aux véhicules, la gamine jouait avec les fleurs roses d'un cerisier. Ses grands yeux noirs en amande s'émerveillaient de tout, sensibles comme ceux d'un enfant. De petites lèvres charnues s'entrouvraient régulièrement pour exprimer une foule d'émotions silencieuses. Le visage, petit également, était barré d'un nez court et retroussé. Les cheveux avaient été teint en roux cuivré et tressés. Ils tombaient en désordre sur le dos et les épaules.

La gamine portait une tenue extravagante composée d'une chemise blanche à dentelles recouverte d'un justaucorps de cuir carmin. Sa taille était ceinte de cuir noir clouté d'argent et ses poignets étaient ornés de bracelets similaires. Une jupe noire pleine de fanfreluches descendait jusqu'aux genoux. De gros collants noirs recouvraient les jambes. Les pieds étaient chaussés de dockers (là encore noirs) d'un seul tenant, telles des membranes aquatiques. Seule la semelle dessinait un liseré blanc. Divers bagues ornaient ses doigts. Plusieurs colliers pendaient au creux de sa discrète poitrine. Une tenue somme toute ordinaire en plein Tokyo.

Il faisait nuit et pourtant, la capitale brillait de milles feux, artifices électroniques sur écrans géants, pyrotechnie d'éclairages urbains dans un coeur qui ne dormait jamais. Dédié de jour aux affaires, le quartier chic de Ginza s'était métamorphosé en lieu de détente branché où les cabarets, les clubs et les restaurants hors de prix prenaient leur envol. Mais la gamine repoussait la frénésie de la population avide de loisirs. Elle se situait hors du temps. Personne ne prêtait attention à une marginale, une fille désabusée et perdue, prisonnière d'un monde imaginaire. Personne sauf un garçon à l'air ahuri. Le genre de môme empêtré dans une adolescence trop large et avec lequel aucune fille ne rêvait de sortir. Il avait pour lui d'être curieux. La gamine aux allures de moineau l'intriguait aussi s'était-il arrêté près d'elle, la regardant comme une authentique bizarrerie. La ville en regorgeait, des originaux égarés dans un lointain passé ou des groupes de lycéennes grimées en poupées aux expressions tristes et éteintes. Ce moineau, au contraire, débordait de candeur. Alors il se contenta de la regarder durant une bonne heure avant qu'elle ne se rende compte de sa présence. Elle manqua l'assommer en se tournant tant il se tenait près. La gamine le dévisagea, avançant et reculant la tête au gré de sa surprise. Ses mimiques de mésange achevèrent de la lier au garçon qui decouvrit à quel point il la trouvait belle. Enfantine et douée d'un charme qu'il n'avait pas connu jusqu'à présent. Les grands yeux étonnés alliés aux lèvres étroites le déchiraient de l'intérieur. Et il se sentit terriblement bête. Prenant son courage à deux mains, il demanda :

« Ca te dirait de faire un tour ? N'importe où. Dis-moi juste où tu veux aller ! »

Sur le moment, elle ne répondit pas. Ses doigts couraient à nouveau sur les branches de cerisier. Elle l'avait oublié. Le garçon devint nerveux. Puis, soudain, elle s'exclama :

« Je veux voir le parc d'Ueno ! »
« Ueno ? On va prendre la ligne G... »

La gamine n'attendit pas. Elle commençait déjà à le semer et il dut se dépêcher de la rejoindre, coupant court à ses réflexions. Ils déambulèrent parmi les cohortes de passants, longèrent des façades immenses et colorées de néons. Les messages publicitaires omniprésents absorbaient l'encre du ciel.

Ils descendirent les escaliers de la première bouche de métro disponible. En couple improbable, ils s'engouffrèrent dans une rame pratiquement vide. Le garçon tentait de ne pas se faire distancer tandis que sa compagne d'un soir filait comme le vent. Du quai à la rame, elle avait avalé les mètres et il se demandait encore par quel miracle il tenait la cadence. L'idée de s'inscrire à un club de sport lui parut soudain judicieuse. Il se laissa tomber sur un siège, le souffle court. Le métro avait une atmosphère à nulle autre pareille. Davantage à cette heure de faible affluence. Le garçon se voyait comme un fantôme mélancolique traversant la ville par habitude. Quel silence... afin d'y mettre un terme, il se présenta :

« Je m'appelle Jupei ! J'ai seiz... »

Il se tut. La mésange parcourait la rame de long en large, le nez parfois collé contre la vitre d'où défilait un décor tantôt monotone de tunnel, tantôt magnifique d'extérieur de cité nocturne. Parfaitement indifférente à ce qu'il pouvait raconter. Jupei se mit à désespérer. A se demander ce qu'il fichait là. L'escapade improvisée prenait des airs de guet-apens. Et si la gamine jouait la comédie pour l'attirer loin de son quartier et le jeter aux mains de ravisseurs peu scrupuleux ? Si elle n'était qu'une rabatteuse ? Tout sauf cette fille qui le charmait et faisait battre son coeur ? Il se sentait néanmoins vivre. Avoir lâché la bride lui apportait une satisfaction étrange. Il ferma les yeux. Les rails le portèrent à destination et il n'essaya plus de parler.

Depuis combien d'heures Jupei était-il assis là, soucieux de la gamine qui avait ôté ses chaussures et plongé ses pieds dans le lac du parc ? Elle riait, trempait ses collants et ses manches de chemise avec la plus parfaite insouciance. Fatigué, le garçon se demanda si la joie manifestée par la mésange avait un quelconque rapport avec lui. A force de clapotis, il s'endormit.

Quand il se réveilla, la fille avait disparu. Aussi loin que portât son regard, Jupei ne vit personne. Il avait été manifestement abandonné et une part de lui s'y était attendu. La déception n'en fut pas moins grande. Il décida donc d'errer dans les allées d'Ueno, de longues et larges portions de bitumes entourées d'arbres. Ueno manquait d'étendues d'herbes. Trop de béton au goût du garçon qui finit par se rendre sous les pruniers du sanctuaire de Yushima Tenjin, dédié à Michizane Sugawara, un homme de lettres du IXe siècle. Les étudiants avait l'habitude d'aller y prier. Il s'agissait d'une superstition favorable aux examens d'entrée et bien que Jupei ne soit pas dupe, il admettait que la tradition avait ses bons côtés. Ces lieux de mémoire devaient être fréquentés. Le garçon s'adossa contre une lanterne de pierre, ôta sa veste puis se laissa tomber sur les fesses. Il soupira. Cette fille n'était clairement pas faite pour lui...

Sur le chemin du retour, il la croisa en compagnie d'un homme plus âgé. Elle s'était posée sur un banc. Ils semblaient s'enlacer. Jupei rougit avant de se mettre en colère. Alors voilà la vérité ! La mésange était une garce manipulatrice, menant les hommes selon son bon vouloir, sans aucune considération pour eux. Il imaginait sans peine le plaisir pervers qu'elle avait dû éprouver en l'abandonnant au milieu du parc. Un môme incapable entraîné loin de chez lui : quel mauvais tour ! Jupei voulut vider sa rage mais se contint. Elle ne méritait pas qu'il s'attarde.

Elle lui barra pourtant le chemin. Le garçon cria de surprise car elle venait de surgir en un éclair. Sur la banc, l'homme dormait. Il faisait toujours nuit noire, une encre limpide et profonde comme les yeux de la mésange qui arborait de surcroît un air ravi, la rendait plus belle que jamais. Pourquoi ? Pourquoi lui infligeait-elle cela ?

« Tu es revenu ! » s'exclama la gamine enthousiaste.

Sa bouche était d'un rouge brillant. Ses lèvres étaient irrésistibles. Mais Jupei ne goûta guère l'absence de remords qu'elle manifesta. Preuve d'arrogance ou nécessité d'être rassuré ? Il exigea des excuses :

« Non ! Tu m'abandonnes et tu fais comme si de rien n'était ? Hors de question, je ne veux plus te voir ! Je rentre »

La mésange recula la tête, visiblement choquée. Vraiment surprise, les yeux tout rond, elle répondit : « Mais... de quoi tu parles ? ».

La goutte d'eau qui fit déborder le vase. Jupei se mit à pleurer. Il ne savait plus comment réagir, s'il devait se montrer implacable ou compréhensif, s'il devait pardonner ou se fâcher. La douleur d'être humilié se mêlait à la peur de ne jamais revoir la mésange. Cette dernière repéra les larmes qu'elles receuillit du bout des doigts avec un geste d'une extrême douceur.

« Tu es triste ? » s'enquit la gamine.
« Tais-toi... » marmonna le garçon.

Ainsi donc elle n'avait pas le droit de lui adresser la parole. Soit. Il existait d'autres moyens d'apaiser les âmes. Elle en connaissait au moins un. Un très efficace. Elle embrassa Jupei.

S'ensuivit un moment de silence. Le baiser n'eut malheureusement pas l'effet escompté. Balloté d'un bord à l'autre, le garçon perdit toute confiance dans la gamine.

« Tu fais n'importe quoi ! » hurla-t-il.

Il courut loin d'elle.

Jupei s'était évanoui depuis dix bonnes minutes lorsqu'elle énonça clairement :

« Mon nom, c'est Misoki »

Elle retourna auprès de l'homme assoupi, mort en réalité. Affectée, Misoki cueillit plusieurs fleurs de cerisiers grâce auxquelles elle essuya le sang de ses lèvres et de ses dents. Dommage qu'il se soit enfuit. Elle aimait bien ce Jupei.
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Re: Les Yeux du Démon - III

Message  Yob le Mer 6 Aoû - 21:47

5. GILLES :


Gilles avait un physique ordinaire. Ni beau, ni mauvais, relativement neutre sans être fade. Une figure structurée, un menton ferme, des yeux droits, un front court et une bouche qui n'affichait aucune expression particulière au repos. A cet instant précis, il surveillait une maison anodine depuis un toit voisin. Le ciel noir et lourd crachait une pluie abondante et poisseuse, zébré par les éclairs qui illuminaient l'obscurité de flashs aléatoires. La civilisation s'était tue. La nature parlait. Et la vampire aux traits neutres ne prononçait pas un mot. Dans cette atmosphère de Déluge, les choses n'avaient aucun son et ne pouvaient se faire entendre qu'à travers leurs actes. Le quartier résidentiel endormi n'avait pas non plus d'yeux pour les voir. Alors Gilles veillait.

La porte arrière fracturée baillait, donnant à son insu accès à une pièce étroite, presque un couloir, où étaient entreposés une machine à laver et une machine à sécher le linge. Un homme était entré par là peu de temps auparavant. Un inconnu vêtu d'un ciré brun. Quasiment personne. Il s'était introduit sans un bruit sous couvert du tonnerre en brisant le verrou. Que s'était-il passé depuis ? Gilles avait capté des cris étouffés. Trois peut-être. Un homme et deux femmes. L'homme devait être mort, rapidement égorgé, les gargouillis étaient enregistrés dans la mémoire infaillible du vampire. Quant aux femmes, l'avenir leur réservait un sort plus sombre, une probable séance de torture au cours de laquelle l'inconnu connaîtrait la jouissance excessive qui le poussait à continuer ces atrocités mois après mois.

« Pauvre individu pervers... » murmura Gilles.

L'immortel se raidit lorsque les accents graves du Père infiltrèrent sa conscience.

Des âges entiers à protéger des innocents dénués de la moindre importance. C'est toi le pervers, mon enfant. Un vampire aux pouvoirs infaillibles qui sauve la veuve et l'orphelin est un insecte ! Tes choix sont arbitraires et tu n'as même pas bougé pour préserver la vie de ce près de famille Pourquoi ? Parce que, comme ce tueur, tu as besoin que les émotions te submergent. C'est la détresse d'une mère et de sa fille qui te meuvent et par ce biais, tu n'es en rien différent de la créature que tu juges abjecte. Tous les deux, vous poursuivez le même but, le même besoin de ressentir la vie dans vos veines. A ce stade, sauver ou détruire ne fait figure que de moyen. Mais tu gâches ton potentiel.

« La ferme. Vous ne savez rien de ce que je ressens » le coupa l'Ancien.

Au contraire, Gilles. Je vous ai créé et je vous connais mieux que vous ne vous connaissez. Si tu osais tourner ton regard dans ma direction, tu verrais à quel point ta pathétique justice est vaine, soumise à ta subjectivité. Ne me mens pas. Je peux lire tes pensées.

Gilles sauta du toit pour atterrir dans le jardin du pavillon en question. La terre était gorgée d'eau et les chaussures s'enfoncèrent dans un mélange de boue et d'herbes. Il était trempé et s'en moquait. Ni le froid ni les vêtements collés à sa peau ne l'importunèrent. Le déluge cessa brusquement de frapper alors qu'il entrait à son tour, silencieux comme une ombre. Une traînée de pluie suivait son sillage. Les meubles avaient été renversés lors d'une course poursuite à travers les pièces. Le désordre n'était néanmoins pas uniquement la conséquence de cette chasse. Il semblait évident que le tueur en avait rajouté afin d'impressionner ses victimes. Gilles trouva le corps du père de famille étendu sur un tapis beige empli de sang. Le pauvre hère avait tout juste eu le temps de comprendre son sort. Caïn reprit ses digressions.

Le meurtre a lancé son excitation en provoquant une montée modérée d'adrénaline que la peur des deux femmes a amplifié. Et te voilà au même endroit que lui, guettant devant le même cadavre l'arrivée d'une même excitation. Tu discernes la détresse de la mère et de la fille, l'horreur de la situation, l'ignominie de l'acte gratuit et ton sang bout. Tu veux arrêter ce monstre. Sauver la famille. Voir la gratitude dans leurs yeux ravivera ton humanité perdue. Au fond, tu as besoin de ce tueur. Il est nécessaire qu'il accomplisse sa sale besogne afin que tu te sentes exister. Tu n'es rien qu'un parasite de plus, Gilles.

L'Ancien resta immobile au milieu du salon tandis que des bruits lui parvenaient soudain de l'étage.

J'ai pourtant fait tellement plus de toi.

Ignorant la pique, il grimpa doucement les escaliers. Le palier était plongé dans le noir et une lumière vive s'échappait d'une nouvelle porte entrebaillée. Des cris aigus, assourdissants. De violents mouvements. Quelqu'un se débattait. Les hurlements étaient atroces, à peine supportables pour un esprit solide. L'immortel écarta le panneau de bois...

L'émotion ! Elle est tienne !

Le tueur la découpait vivante sous les yeux de sa fille. Une mère devenue folle dont il ôtait la peau comme un vêtement. Le long couteau, aiguisé à l'extrême, épluchait tranquillement l'épiderme et la sérénité du tueur était retranscrite dans chacun de ses gestes. Le corps de la malheureuse devait se situer au-delà de la douleur. Quant à la fille, sans doute espérait-elle que tout ceci ne fût qu'un cauchemar.

Gilles fut saisi d'un puissant sentiment d'empathie et fit sienne la souffrance de ses femmes. Un torrent de feu se déversa dans ses veines. Ses pupilles brillèrent. Il se sentait vivant ! Lorsque le tueur se tourna vers lui, leurs regards n'étaient pas si différents. Les deux créatures vibraient d'un sentiment d'exaltation qui passait par l'horreur des autres. Plus que jamais, le vampire visualisa l'étroitesse de la ligne séparant le Juste du Monstre. Cette femme en pleine agonie... il voulait la sauver pour les mêmes raisons qui poussaient cet homme à la torturer : pour le besoin irrépressible d'affirmer son existence.

Vois. Tu ne peux rien me cacher.

Lassé de réfléchir, Gilles attrapa le manteau du tueur et le projeta contre un mur qui, sous le poids de l'impact, se creusa. Le projectile humain s'effondra sur le lit duquel il chuta ensuite. Une balafre ornait le torse ensaglanté de la victime à l'endroit où la pointe du couteau avait glissé. Et les cris éclatèrent de plus belle. Ceux de la fille entrèrent en résonnance. L'homme tentait péniblement de se remettre debout.

Tue-le ! Use de ta force et réduis-le en bouillie afin que ces pauvres mortelles soient vengées !

Le pied de Gilles percuta l'abdomen de son adversaire. Les organes furent écrasés. Le tueur traversa la porte vitrée qui donnait sur le balcon et ne s'arrêta qu'à la faveur de la rambarde. Il cracha du sang. Il ne parvenait plus à respirer. Que restait-il de ses poumons ? Gilles pleurait. Etaient-ce ses larmes ou bien celles de la mère et de sa fille ? Le coeur du vampire n'obéissait plus qu'au flot de fureur charrié par les veines.

Bien. Que sa mort soit longue. Ne le laisse pas partir sans qu'il en savoure le moindre instant.

Il pouvait en faire ce qu'il souhaitait. Rien n'était plus facile que de rendre à cet humain la monnaie de sa pièce et de venger ses meurtres, offrant ainsi à l'esprit un jouissif sentiment de satisfaction. Le sang appelait le sang. Gilles grognait, fort de ses canines démesurées, symboles de son évidente supériorité. Si simple. C'était si simple. Il avait l'impunité de la justice. La douleur d'une famille pour accompagner son geste. Tout serait automatiquement pardonné. Il lut la peur dans le regard du tueur. La peur universelle de mourir, là, sur ce balcon arrosé de pluie. La peur de l'inéluctable quand l'esprit prend soudain conscience qu'aucune décision, qu'aucune émotion, qu'aucun mot n'aura d'utilité. Que la présence écrasante du destin règne en maître.

La vampire souleva le mortel et ils se toisèrent.

Maintenant, fais-lui comprendre.
Père ? le sollicita Gilles.
Oui, qu'y a-t-il ? fit ce dernier avec l'indulgence d'un adulte pour l'enfant.
Crois-tu qu'un baiser puisse ramener à la vie ?

Caïn ne réagit pas de suite. Probablement avait-il du mal à saisir le sens de la question. Elle lui était si absurde que plusieurs minutes furent nécessaires pour y répondre. Quand il voulut se manifester, le vampire l'interrompit.

Les baisers ne ressuscitent pas les morts, Père. Ils en font des monstres. Des monstres comme nous. Je ne veux rien créer de ce genre.

Gilles projeta le tueur par-dessus la rambarde. Le corps partit s'écraser sur les dalles de la cour. Une flaque vermeil s'étendait tout autour, diluée par la pluie. L'immortel alla s'enquérir de l'état de la femme torturée. Elle était choquée mais silencieuse et sa fille s'était tue avec elle. L'esprit flirtait avec la folie, proche du point non-retour qui les condamnerait toutes les deux à une existence d'internées. Gilles se pencha. Il fit boire à la plus âgée un peu de son sang. Quelques gouttes. Juste de quoi la fortifier. Puis il prononça une unique phrase :

« La haine ne ramènera pas votre mari ».

Une fois dehors, il s'immobilisa au milieu de la rue. Trempé jusqu'aux os, il scruta les nuages de ses yeux bruns, laissant les gouttes battre ses traits lisses. Le Père savait beaucoup de choses sur lui. Pratiquement tout à vrai dire. Caïn scrutait les âmes de ses enfants comme Dieu l'avait jadis traqué. Néanmoins, il ignorait encore certaines choses. Grâce au pouvoir des jumelles, le secret de la réunion avait été préservé. Et il était temps de s'y rendre.
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Message  Yob le Mer 6 Aoû - 21:48

6. JULIANNE ET CAMILLE


« As-tu aussi fait ce rêve, ma soeur ? T'a-t-il saisi de la même façon ? »
« Bien sûr. Ils le font toujours. J'en ai perçu les détails et les émotions comme à l'ordinaire. Je l'ai vu à mes côtés, toi étant moi, moi étant toi et nous le dévisagions avec une ardeur semblable ».
« La souffrance a été identique aux autres fois »
« Elle l'est toujours. Nous avons été conçu pour rêver et non pour vivre ».

Une des jumelles entreprit de lisser une de ses couettes argent, entièrement absorbée par sa vision, ce don étrange qu'elle partageait avec sa soeur et qui leur permettait de prophétiser. Assise sur une chaise au beau milieu d'une pièce vide, au beau milieu d'une demeure sans âme, vieille et froide, l'immortelle ne bougeait pas. L'absence de respiration rendait sa pose plus troublante encore. Ses seins... son ventre étaient figés. Et à côté, l'autre immortelle attendait debout, aussi imperturbable qu'une poupée de cire. Elles n'exprimaient jamais qu'une moitié de sentiment et l'inachevé faisait de leur beauté une peur constante de l'avenir. L'harmonie de leurs mouvements, la mécanique des gestes, le timbre distant de la voix, le mariage improbable de corps morts et d'yeux trop vivants : Julianne et Camille étaient les vampires les plus proches du Père et de la Mère. Elles effrayaient jusqu'à leurs semblables. Pourtant, loin d'égaler la force des Anciens, elles faisaient preuve d'une étonnante fragilité. Des figures de porcelaine.

Ce qui les rendait dangereuses, c'était... existait-il seulement un mot capable de décrire une chose pareille ? Quiconque, armé de la volonté de les détruire, ne pouvait se résoudre à le faire. Lorsqu'il les regardait, tout assassin était soudain pris d'un doute. Celui de commettre une erreur qui défigurerait l'univers, comme si ces jeunes femmes antédiluviennes étaient reliées à la structure même du monde et que leur porter atteinte revenait à couper les liens qui maintenaient l'essence du réel en place.

Camille, à la mine imperceptiblement plus enjouée que sa soeur, fut frappée d'une nouvelle vision. Dans celle-ci, un garçon d'une vingtaine d'années traînait sa misère de rues en rues, de bars en bars, incapable de supporter les conséquences de ses actes. Il n'était qu'une ombre. Un vieillard juvénile dont l'âme usée contemplait des natures mortes en lieu et place de vies. D'une certaine manière, il était résolu. Résolu à exposer cette négation et à la faire sienne. La vision accéléra. L'enfant-vieillard vidait un verre d'alcool sous les yeux d'une des rares créatures décidée à le prendre en pitié. Des prunelles affectueuses qui virent entrer un inconnu armé. L'inconnu fit irruption, héla l'enfant mort-né et l'acheva d'un coup de semonce précis.

Camille revint à elle. Julianne l'enveloppait de ses bras et gémissait. L'autre jumelle était presque tombée à terre et l'aurait fait si les bras ne l'avaient pas retenue. Chaque vision étaient incarnée. Camille, en enfant-vieillard, s'était sentie mourir. Julianne, de ses prunelles affectueuses et médusées, l'avait vu mourir. Puis tout s'était interrompu. Comme d'habitude.

Que signifiait le message ? Elles ne le sauraient sans doute que bien plus tard.

Les jumelles étaient nées dans un passé relativement proche en comparaison du cercle auquel elles appartenaient. Elles n'étaient pour ainsi dire pas plus âgées que Geneviève Dombresseau, ce qui situait la naissance aux origines du Moyen-Age. Héritières d'un sang très puissant, les deux soeurs ne pouvaient être considérées comme des Anciennes au sens strict. Leur mère les avait enfantées en échange de sa vie alors qu'un mystérieux visiteur lui avait donné le Don peu de temps auparavant. La mutation avait accéléré la grossesse, provoquant un accouchement au cours duquel la mère avait trouvé la mort. A côté du cadavre avaient braillé des jumelles ni humaine, ni vampire. Le visiteur s'était emparé des deux filles et les avait élevées jusqu'à leur ving-cinq ans. Durant l'enfance, Camille et Julianne avaient bénéficié d'une croissance normale mais de la pâleur inquiétante des immortelles, ainsi qu'un goût prononcé pour la nuit et une perception très particulière des êtres vivants. Déjà les visions s'étaient manifestées. Ce ne fut qu'une fois la transformation effectuée qu'elles réussirent à les dompter.

Qui était ce père improvisé responsable de leur vie et de leur non-vie, elles ne le surent jamais et l'ignoraient encore lorsque le premier des Dix posa un pied dans la demeure délabrée. Un Ancien probablement. Pourtant, aucun d'eux ne voulut lever le voile d'ombre. Les visions ne révélèrent rien ou, si elles le firent, ce fut d'une manière trop obscure. La vérité était que les jumelles représentaient une énigme tout aussi insoluble au regard des Anciens restants et qu'ils les craignaient.

La double origine conférait un avantage inestimable puisqu'il créait une rupture généalogique. Ainsi Camille, pas plus que Julianne n'avait à craindre l'ingérence du Père. Elles créaient un champ d'interférence autour de quiconque le désirait. Tous les Dix s'étaient prémunis contre l'oeil inquisiteur de Caïn de façon suffisamment subtile afin qu'Il ne s'aperçoive de rien, protégeant les informations vitales, continuant néanmoins de laisser libre les pensées intimes. Sans cette particularité, les jumelles auraient pu être détruites depuis longtemps tant elles effrayaient. De mémoire, personne n'avait jamais assisté à l'accouchement d'un vampire femelle, chose impossible en vertu de l'implacable stérilité frappant les immortels. D'un corps mort ne se manifestait aucune fertilité, mécanisme hormonale ou cycle menstruel. Le don du Sang était et demeurerait pour toujours le seul et unique moyen de reproduction. Par une extraordinaire conjonction, une caïnite avait enfanté par des moyens humains. Parmi l'ensemble des théories avancées, la plus raisonnable énonçait que le Baiser avait été donné à une heure suffisamment proche de l'accouchement pour que les enfants survivent et suffisamment éloignée pour qu'ils ne soient pas contaminés et privés de croissance. Une sorte de magie fortuite dont le hasard avait le secret.

D'où la fragilité entêtante de femmes qui n'auraient pas dû voir le jour et encore moins la nuit, perchées sur le fil d'un rasoir sinueux dont le commencement et la fin s'enterraient sous les ombres. L'incertitude... et les visions.

Une vague propulsa Julianne au sein de Camille qui l'accueillit comme une partie d'elle-même. Figées sur le plancher grinçant et poussiéreux de la bâtisse, les soeurs plongèrent à l'unisson dans un autre rêve. Ils ne prévenaient pas. Ils éclataient soudain, tels de violents rayons de lumière crevant les nuages. Le salut consistait à les accepter et à s'y glisser calmement.

Les jumelles ouvrirent les yeux sur un désert blanc au milieu duquel une petite ferme construite de mains d'homme avait été déposée sans explication. La végétation était absente hormis dans les environs directs de la ferme. Un peu d'herbe, un ou deux arbres. Même chose pour la faune. Une vache, un cochon, une poule et un chien se disputaient les parages. Les soeurs s'observèrent. Elles partageaient le corps d'un humain jeune mais fatigué. Un grand brun plutôt maigre aux cheveux coupés à la va-vite, barbe grossièrement taillée. Il ne savait pas ce qu'il faisait là, n'avait pas la moindre connaissance des lieux, souffrait d'un léger trouble de l'identité et n'osait pas approcher la ferme. Ses pensées furent indéchiffrables. Les jumelles comprirent seulement qu'il s'étonnait de posséder une enveloppe corporelle intacte.

Poussé par la curiosité, il fit quelques pas maladroits en direction de l'habitation qui parut vide. Petit à petit, le besoin l'emporte sur la peur. Dans ce désert aveuglant, la ferme constituait l'unique repère. L'homme frémit à l'idée d'être la seule créature intelligente de cet univers monotone, un ultime survivant de l'espèce condamné à une lente folie jusqu'à sa mort. Il continua d'avancer mètre après mètre. Que renfermaient les murs de boue et le toit de chaume ? Il tendit la main vers la porte brusquement trop grande et trop lourde. Les doigts se retractèrent. Hésitèrent. Puis, miracle inavoué, le battant s'écarta de lui-même et une femme sortit de la ferme. Elle était splendide. Pas de cette beauté formatée aux dimensions régies par les lois mathématiques, mais d'une chair souple et ferme remplie de vie, généreuse, un appel absolu à l'appétit sexuel comme si la Nature exigeait sur l'heure l'imprégnation, l'insémination et la survie. Une déesse-mère de la Terre aux cheveux aussi blonds que la chaume du toit.

Les deux êtres se regardèrent en silence, nullement surpris. Nullement effrayés. Les jumelles retinrent leur souffle, mimique touchante et absurde. Durant la prenthèse, la question voleta, rassembla ses forces, frôla les lèvres avant d'éclater en un son articulé :

« Qui es-tu ? » demanda l'homme.

Et il réalisa que la question l'avait poursuivi toute son existence. La femme baissa les yeux sur le panier de semailles qu'elle portait appuyé contre sa hanche droite, une hanche douloureusement attirante dont la courbe brouillait la voix et serrait la gorge. Plaisir ou souffrance ? L'homme ne sut dire. Et la blonde fit :

« Moi ? Je suis E... »

La vision se brisa. Le premier invité avait fait son apparition, contemplant le visage impassible de Camille et Julianne. L'avenir se jouait parfois sur un détail.
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